La part du loup

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La part du loup

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Un loup, stupide, inculte et

sournois, s’est introduit dans

la bergerie mal gardée de mes

gravures, et en a dérobé une :

sur le net c’est très facile.

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Ce loup malfaisant a revêtu, pour

mieux me tromper, les oripeaux d’un

 organisme culturel d’une autre province.

Découvert, il a nié et s’est enfui disant :

« C’est pas moi, c’est un autre ! »

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 Alors, devant tant de mauvaise foi: 

Je crie « au loup ! » évidemment

et aussi « au voleur ! » mais

le loup sait qu’il est le plus fort,

et de mes clameurs n’en a cure.

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Les bergers, jadis, subissant

les mêmes méfaits, accordaient

à la sale bête, « la part du loup ».

Fatalisme résigné du vrai travailleur,

alors ici aussi : « Ainsi soit-il »

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JAUNET, ROUGET ET BLEUET

Notre voisin est agriculteur, son gros tracteur est rouge. Aujourd’hui il fait beau, et les tracteurs sont de sortie. Je ferme le portillon, titi et louna regardent les tracteurs passer, et crient

– un tracteur rouge !

– et un vert !

– encore un rouge !

– Dis papy,  monsieur Roger il a un tracteur quelle couleur ?

– Roger, euh rouge !

– Ah oui, Rouget !

-Et vert, cest Verret !

– Et bleu Bleuet

– Eh ouais !

Et elles éclatent de rire. C’est au tour du voisin du champ du bout, qui arrive sur son tracteur vert. Plaquées sur le portillon, elles crient dans le bruit du moteur, lèvent les mains et applaudissent :

-Verret, Verret, Verret !

Lui s’en aperçoit, sourit, puis se redresse, bombe le torse, et passe fièrement sous les applaudissements des petites. Je suis pris d’un énorme fou rire : deux petites qui applaudissent, et le voilà qui plastronne !

– Eh ! il nous regarde !

– Oui, il nous a vu, allez, un aut’ tracteur !

Je me prête à leur jeu, il fait chaud, dans les champs la poussière s’infiltre partout, les gars ne rigolent pas, pourtant, les petites sont capables de les faire bouger. Un tracteur bleu arrive, c’est le même manège, le conducteur se redresse, on passe dans un spectacle :

– Bleuet ! Bleuet ! Bleuet !

– Un autre, un autre !

A la fin de la journée, toutes les couleurs ou presque y sont passées. Nos voisins sont devenus Rouget, Bleuet, Verret, Jaunet, Oranger, Blanc-et.  Louna a pris tout cela comme un jeu, amusant, mais un jeu. Elle nous a regardé d’un air entendu, de celle à qui on ne la fait pas. Titi, en revanche, est à fond dans sa découverte, qui d’un seul coup lui donne une compréhension évidente des choses. Mais quand même:

– Dis, comment elle savait sa maman que son tracteur il serait rouge ?

– Euh … Peut-être que c’est lui qui a choisi la couleur après ?

– Ah oui, alors Rouget il achète toujours des tracteurs rouge !

– Ben oui.

– Et ta maman à toi alors  ?

– Ma maman ?

– Ben tu t’appelles Jean Pierre parce que ton atelier est en pierre… Ah mais non, c’est toi petit coquin !

– Moi ?

– Eh oui, c’est parce que ta maman t’as appelé Jean Pierre  que t’as un atelier en pierre

Louna ne disait rien depuis un moment, amusée. Mais là, elle éclate de rire :

– Heureusement qu’il est pas en parpaing hein ?

– Ah oui, Jean Parpaing, Jean Caillou, Jean Gravier !

Ouf, je l’ai échappé belle !


Saint Michel dans la forêt !

C’est le soir, mes petites sont assises au bord du lit :

– Dis, tu nous racontes une histoire ?

– Oui, elle se passe dans mon village, il y a très longtemps, les habitants avaient décidé de faire une nouvelle église …

– Pourquoi ?

– On ne sait plus très bien, en tout cas, les gars se mettent au travail : ils apportent des pierres, du bois, et tous leurs outils, dans des charrettes tirées par des chevaux, et ils commencent la construction des murs . A la fin de la journée, ils sont bien fatigués, et après avoir mangé tous ensemble, ils vont se coucher.

– Dans leur maison,

– Ouais, avec leur femme et leurs enfants,

– Et leur chien,

– Si vous voulez. Mais le matin, on entend quelqu’un crier : « Venez, venez tous, on a volé l’église ! » Alors, tous accourent sur la grande place, et c’est vrai, il n’y a plus d’église !

– Hein ?

– Eh oui, tout a disparu, les chevaux et les charrettes, les pierres, et les murs à peine commencés. Personne ne comprend, quand tout-à-coup, un enfant crie au loin. On se précipite, et on l’entend dire :  » l’église, l’église, elle est ici ! » Eh oui, l’église, les charrettes, les chevaux, les pierres et les outils, tout se trouve bien rangé comme hier soir, mais en pleine forêt !

– Hein … Dans la forêt ?

– Oui, au beau milieu d’une clairière. Alors, sans trop comprendre ce qui se passe, on démonte tout, on redescend tout cela en bas, et on recommence les murs, et on cimente, et on bâtit jusqu’au soir, et …

– On mange, et on va se coucher dans sa maison, avec sa femme et ses enfants et ses chiens ! disent-elles en riant.

– Exactement, mais le lendemain, tout recommence, l’église a disparu, et on la retrouve dans la forêt… On demande au curé ce qu’il en pense : rien, et ça c’est ennuyeux. Alors comme on ne veut pas se laisser faire, on redescend tout, on reconstruit, et on décide de mettre des veilleurs, la nuit, à proximité.

– C’est quoi des veilleurs ?

– Des gens qui surveillent les choses.

– Ah ben oui, comme ça ils verront ce qui se passe !

– Mais non, la nuit, il fait noir, ils verront rien d’abord !

– En tout cas, c’est ce qu’ils font, et au matin …

– Quoi, qu’est-ce qu’ils ont vu ?

– Rien, ils n’ont rien vu, les gars se sont endormis, trop fatigués par leur journée de travail !

– Ah zut alors ! Et l’église alors, elle était repartie dans la forêt ?

– Oui, comme les autres fois ! Ils décident donc de veiller tous ensemble cette nuit, après avoir encore tout redescendu …

– Alors ils ont vu ?

– Oui, ils ont vu : les pierres et les chevaux voler par dessus leurs têtes, suivis par les charrettes ! Ils n’en croyaient pas leurs yeux, mais pourtant, c’est ce qu’ils voyaient …

– Alors ?

– Alors ils sont allés voir un très vieux curé qui savait plein de choses. Il leur a dit que puisque les pierres volaient, elles qui sont si lourdes, que les chevaux volaient, eux qui ont quatre pattes pour marcher, que les charrettes volaient, elles qui ont des roues pour rouler, ce n’était pas la peine de lutter. Il fallait construire l’église au milieu de la forêt, tant pis pour eux, ils marcheraient pour aller à la messe, et puis sur la place de l’église, il y aurait plein de place, puisque l’église n’y serait pas ! Alors, c’est ce qu’ils ont fait, et c’est pourquoi à Saint Michel, là où j’étais quand j’étais petit, l’église est au milieu de la forêt.

– Ben oui, mais pourquoi les pierres volaient ?

– Eh oui, hé ! Les pierres ça ne vole pas !

– Je ne sais pas, peut-être que Saint Michel voulait être bien tranquille dans la forêt …

– Pour écouter les oiseaux, voir les animaux, cueillir des champignons, faire le fou et que les autres, ils ne le voient pas …

– Non non, moi je sais, Saint Michel est géant et transparent, et c’est lui qui portait tout ça parce qu’il ne voulait pas être dans le village qui est trop petit, voilà !

– Quelque chose comme ça, allez, au lit maintenant.

LOUNA ET LES VACHES

Ce matin je sors mon vélo de bonne heure. Je vérifie les freins, le gonflage des pneus, la graisse de la chaîne.


Parce que tout-à-l’heure, j’emmène Louna avec moi, alors pas de blagues, les freins, les pneus et la chaîne doivent être à la hauteur.

On va voir les vaches.

Elle aime les vaches, allez savoir pourquoi. On va souvent les regarder dans les champs, à pied.

Mais aujourd’hui, elle veut y aller en vélo. C’est une première : hier on a installé le petit siège enfant sur le porte bagage, calé un coussin pour le confort, et rangé le vélo dans l’atelier. Comme ça tout est prêt pour ce matin.

Le vélo permet d’aller beaucoup plus loin, et ça Louna l’a bien compris : on ira voir des vaches qu’on ne connaît pas, c’est ça qui est chouette.

De plus le vélo a un avantage incontestable sur la marche : c’est beaucoup moins fatigant, surtout quand on se fait transporter.

Alors que Louna installée sur l’un des tréteaux de l’atelier m’observe en parlant sans arrêt, je vérifie une dernière fois que tout va bien, je l’installe sur son siège, et hop en route.

Il fait beau, un soleil timide nous caresse le dos. Curieusement, Louna se tait, attentive, elle prend connaissance avec le vélo, le siège, l’équilibre. Mais son silence ne dure pas. Elle m’interpelle :

– Papy va plus vite !

J’accélère un peu, elle redevient silencieuse, et regarde la petite route de campagne qui sinue devant nous.

Nous allons voir les vaches.

Je connais celles qui nous attendent.

Un peu plus loin, le paysan a aménagé le bord de sa prairie : il a installé une barrière en gros tubes galvanisés, un peu comme dans une stabulation. Le sol a été vaguement bétonné, il y dépose ainsi une botte de foin qu’il éparpille tout du long, et les vaches viennent se servir dans un joyeux remue ménage. Je suis certain que cela va plaire à Louna.

Nous arrivons, et coup de chance, les vaches se sont déjà installées et mangent le foin. On s’approche et je m’arrête à quelques mètres. On entend la mastication et le déchirement du foin. Louna la bavarde ne dit mot. Je me tourne vers elle, la regarde, et l’entend me demander :

– Papy, qu’et-ce qu’elles font ?

Sans réfléchir, je lui réponds :

– Ben, elles mangent, Louna

– Hein ? Comme ça, par terre, sans fourchette, ho la la !

Elle est stupéfaite, et les regarde avec une attention évidente, impossible de détacher ses yeux du spectacle, on reste ainsi un bon moment, puis, elle leur dit :

– Bon ben, bon appétit les vaches, quand même !

On repart, on roule et on rentre. Amusé je raconte l’histoire à ma femme et à la maman de Louna, on sourit, et on rit de bon coeur.

Le lendemain, la maman me téléphone :

– Devine ce que fait Louna ?

– … ?

– Allongée sur le sol de la cuisine, elle broute ses nouilles !